Les castors de la rivière bleu

Au pays des 1000 songes, les castors sont fort intelligents, mais surtout très généreux avec les anciens. Ces derniers ont le droit de passer leur retraite sur la rivière Bleue, le plus bel endroit qui soit pour un castor. Il y avait là des poissons à profusion, il n’y faisait jamais trop froid, ni trop chaud. Et puis, les castors y étaient sous la protection du roi des trolls, Gognol, le roi le plus gentil qui soit. Les vieux castors pouvaient donc y finir tranquillement leur vie.

Un jour, Brindille décida de rendre visite à ses parents. La jeune castorette, l’équivalent d’une demoiselle chez les castors, était une grande architecte. Elle connaissait tout des barrages, des ponts et de toute autre construction sur rivière. D’ailleurs, si vous alliez dans la vallée du roi Gognol, vous remarqueriez sûrement que le pont menant au village est signé « Brindille ».

Ce qui choqua la petite architecte, ce fut l’absence de barrage sur la rivière. Ce devait être bien pénible d’attraper les poissons dans ces conditions ! À peine eut-elle embrassé mère et père castor qu’elle s’attela à la tâche. Et il y avait de quoi faire ! Un barrage ce n’était pas une mince affaire. Tout d’abord elle apporta des branches mortes, des feuilles, quelques bûches coupées à coups de dents. Elle tailla les plus gros morceaux en pointe pour les enfoncer dans le lit de la rivière, puis elle ajouta le reste et combla les fuites de terre. Rapidement l’eau se mit à monter, monter, monter. Lorsqu’elle eut achevé son ouvrage le soleil touchait l’horizon et les poissons s’amoncelaient. Son père vint l’appeler pour l’inviter à dîner. Il la félicita :

– Ah ! bravo, je te reconnais bien là ma fille. Mais tu sais, par ici, un barrage ça ne sert pas à grand chose !

– Enfin, un barrage, c’est ce qui distingue le castor civilisé du castor des cavernes ! répliqua la jeune Castor.

Ce soir-là toute la famille bénéficia d’un splendide repas de fête, cela faisait longtemps que l’on n’avait pas vu Brindille. Elle s’endormit sous un ciel étoilé qu’aucun nuage ne perturbait. Seul le bruissement de l’eau, les ploufs des poissons, le grincement des galets dans le lit de la rivière rompaient le silence de cette nuit tranquille. Le lendemain matin Brindille partit à la rivière pour y cueillir quelques poissons tout frais réceptionnés par son invention. Mais… quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle découvrit que du barrage il ne restait plus rien ! Pas une branche, pas une brindille, pas un caillou, rien de rien !

– Que s’est-il passé ?! La rivière a tout emporté ! Je suis pourtant certaine de ne pas m’être trompée de calcul. Le courant devait être trop fort, enfin je suppose…

Brindille ne se laissa pas décontenancer, elle s’empara de son plan, refit quelques tracés, puis partit dans la forêt. Sans attendre, elle s’attaqua à des arbres bien plus grands, découpa des troncs entiers. La scie sous le bras et une corde sur l’épaule, elle traînait derrière elle des arbres gros comme des rochers, lourds comme dix castors. Enfin la rive atteinte elle lança son regard vers l’emplacement du barrage à quelques brasses de là. D’un geste expert elle tira la première pièce de son ouvrage qui fut aussitôt emportée par le courant, tournoyant joyeusement, elle finit par se bloquer entre un bord et l’autre de la rivière. Quel talent cette architecte castorette ! Bientôt les plus imposantes parties du barrage furent assemblées, les interstices comblés de pierres et de terre, et le soleil se couchait de nouveau.

– Ah ! bravo ma fille, tu m’épates encore ! Mais tu sais, je ne crois pas que ce soit très utile un barrage par ici !

– Enfin papa, je sais bien que les poissons sont faciles à pêcher, cependant un barrage c’est tout de même plus pratique, lui rétorqua Brindille.

Après le repas, elle vérifia une dernière fois son travail et fut satisfaite de voir comme le barrage tenait malgré les mètres et les mètres d’eau qu’il retenait. Elle s’endormit épuisée, bien contente d’avoir enfin réglé cette affaire. La nuit fut bien courte car elle se réveilla en sursaut tant les craquements et les percussions étaient bruyantes. On aurait dit des coups de hache. Brindille avait un mauvais pressentiment et se précipita, les yeux tout endormis, auprès de son ouvrage. Il n’en restait déjà plus rien, sinon quelques bouts de bois irréductibles. La rivière avait tout emporté au loin.

– Oh ! zut ! souffla la castorette.

C’est alors qu’elle entraperçut, dans le sous bois, une ombre qui fuyait. Ce devait être le coupable !

– Hé vous là-bas, arrêtez-vous ! l’interpella Brindille.

Elle le poursuivit tant bien que mal en sautant sur les quelques bouts de digue qui subsitaient. Elle traversa ainsi les eaux et continua à travers les buissons. Elle reconnut alors la forme d’un ours, oui ce devait être un ours. Il était bien trop rapide et c’est une architecte médusée qui se laissa tomber au sol, essoufflée.

– Je n’ai pas pu le rattraper, maudit nounours, briseur de barrage, saccageur, méchant !

Alors que tout espoir de vengeance s’envolait, notre amie vit briller au sol le manche d’un filet de pêche. Dans sa course le fuyard avait dû lâcher son outil. Elle l’analysa sous les rayons de la lune et vit clairement sur une plaque l’adresse du criminel.

– Ah Ah ! Norbert Ours, 4 place du Miel, Ville des Ours de la rivière Bleue. À nous deux, scélérat !

Sans perdre un instant, la détective improvisée commença son investigation dans la Ville des Ours. Il lui fallut une bonne heure pour l’atteindre. Il ne lui fallut pas longtemps en revanche pour trouver l’adresse et le coupable, éclairée par une torche. Elle s’apprêtait à l’interpeller lorsqu’un habitant la salua. Il s’agissait de monsieur Graubert Ours, celui-ci les avait aidé lors du déménagement de ses parents au bord de la rivière Bleue.

– Mais, sapristi, c’est la petite Brindille qui vient nous rendre visite ! Il est tard pour une balade. Tu vas bien rester un peu boire une tisane de miel, n’est-ce pas ?

– Oh, bonjour, non mais je dois…

– Je dois, je dois… on doit toujours beaucoup trop de choses, il faut savoir prendre son temps et profiter de la vie jeune fille ! Allons entre donc, le pressa l’ours brun, qu’espères-tu trouver à une heure pareille ?

– Bah, se dit-elle, je ne saurai jamais pourquoi on a cassé mon barrage, et puis c’est tout.

Pour la première fois depuis son arrivée à la rivière Bleue elle s’assit confortablement, sirota une bonne tasse, et rêvassa en bonne compagnie. Elle raconta sa mésaventure à Monsieur Ours, comment ses deux barrages avaient été détruits, ainsi que le nom du coupable « Norbert Ours ».

– Ah ça ! un barrage ça ne sert pas à grand chose par ici. Quant à celui que tu cherches, je sais où il se cache.

– Vraiment ? Où ? l’interrogea Brindille.

– Juste derrière la porte de la cuisine. C’est mon fils. Tu peux sortir Norbert !

C’est un petit ours qui faisait à peine une tête de plus qu’elle qui apparut tout penaud, pleurant à chaudes larmes des excuses auprès de notre constructrice.

– J’ai juste voulu attraper du poisson, et ça a cassé, expliqua-t-il.

– Allons, allons, calme toi mon fils, ce n’est pas de ta faute. Vois-tu, Brindille, le problème ici c’est la rivière. Elle nous apporte beaucoup de poissons, mais elle n’en fait qu’à sa tête. Laisse une nuit un pont, un barrage, ou même un filet de pêche, et le lendemain tu ne retrouveras plus rien.

– C’est fou cette histoire ! s’esclaffa notre castorette, qu’est-ce qui se passe au juste ?

– Ça… personne ne le sait ! La rivière semble vivante. Va donc y jeter un œil tant que le jour n’est pas encore levé. Tu verras !

Curieuse, Brindille y accourut accompagnée du petit ours, il se sentait toujours très coupable et était bien décidé à l’aider. Sur place, Brindille put observer quelque chose de bien surprenant. Le lit de la rivière était beaucoup plus gonflé la nuit, et le courant plus important. Mais c’est sous les reflets de la lune que la rivière scintillait d’un éclat bleuté. Les lumières de centaines et de centaines de pierres précieuses éclairaient les alentours. La rivière transportait dans son mouvement ces pointes acérées qui rongeaient les rochers et les branches, mais glissaient sur les écailles des poissons.

– J’ai compris, s’écria Brindille.

– Que la rivière était vivante ? poursuivit l’ourson.

– Mais non, elle n’est pas vivante, ce sont juste ces pierres qui découpent le bois de mon barrage, elles sont simplement bougées par le courant.

– Alors que vas-tu faire ? demanda Norbert.

Notre architecte lui offrit un sourire en guise de réponse et commença à rassembler de nouveaux troncs d’arbre. À peine le soleil s’était-il élevé dans le ciel que Brindille entassait de nouveaux matériaux dans les eaux. Elle éleva des poutres plus imposantes que jamais, combla les fuites de terre, de feuilles et de bois et enfin sortit sa solution magique. Elle recouvrit les parois de son barrage des pierres scintillantes de la rivière, elle les agença les unes sur les autres, comme des écailles de poissons. Avec l’aide de son jeune assistant ils eurent même le temps d’aménager le haut du barrage en un joli pont de bois. Mais la partie centrale du pont lui semblait trop large, cela ne faisait pas très harmonieux. Alors Monsieur Ours vint leur prêter main forte, il leur conseilla d’y aménager une petite terrasse tandis qu’il partait chercher quelques bancs et quelques tables pour la meubler.

De nouveaux, le soir tomba sur une Brindille épuisée. Les trois constructeurs attendaient avec impatience que la rivière se réveille, qu’elle prenne d’assaut leur forteresse. Çà ne manqua pas. Bientôt l’eau monta et les pointes ciselées venaient ricocher contre la parois blindée du barrage. La lune vint se refléter sur la barrière qui brillait de milles éclats.

– Monsieur Ours, Norbert, ça marche ! Merci, merci infiniment, sans vous je crois que j’aurais dû abandonner l’idée de ce pont.

– Ah mais ce n’est pas l’heure de se quitter, répliqua quelqu’un au loin.

Brindille se retourna, père et mère castor venaient, accompagnés de plusieurs amis, les bras chargés de poissons et de bière de miel. Ce soir là, ils organisèrent une grande fête. La vie serait encore plus paradisiaque sur la rivière Bleue. Les ours pourraient rendre visite aux castors, les castors pourraient rendre visite aux ours, le poisson serait beaucoup plus simple à attraper. En plus ils avaient maintenant une jolie terrasse pour faire la fête les soirs de pleine lune. Et tout cela, grâce à Brindille.

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