Le chameau qui dansait

C’est l’histoire d’un chameau un peu particulier qui répondait au nom de Bobosse. Vous ne me croirez peut-être pas, mais… ce chameau dansait. Oui, il dansait ! Dès le petit matin, à peine réveillé, voilà qu’il se trémoussait à travers toute la caravane. Ses parents n’étaient pas très contents et ne rataient pas une occasion de le gronder, et ses amis riaient bien de lui à longueur de journée.

On n’avait pas idée, disaient-ils, de se dandiner ainsi ; car quand on était un chameau, on marchait, on portait, mais on ne dansait pas. Hé oui ! Notre chameau n’était pas une de ces malheureuses bêtes de cirque ou de foire, non, c’était un authentique enfant du désert.

Télécharger une version PDF

Lui et ses frères parcouraient sans cesse les étendues de sable d’un bout à l’autre. Ils transportaient tout un tas de babioles d’un village au suivant : des gamelles, des tissus, et parfois même des bonbons, des radios, des téléviseurs ! Épuisés par un soleil si chaud qu’il ferait cuire un oeuf dans sa coquille, si chaud qu’il vous rendrait aussi sec qu’un spaghetti dans son sachet, ils marchaient. La tâche était pénible, mais faisait toute la fierté de ces chameaux, ces pauvres animaux déshonorés par ce congénère qui ne pensait qu’à danser.

– Ha le voilà encore, regardez-le ! pesta l’un d’eux.

– Mouh ! Mouh ! baltera de colère son père, Bobosse, mais que fais-tu encore ?

– La la la ! chantonna Bobosse, la la la la !

Et plus il dansait, plus les casseroles sur son dos cliquetaient ; et plus les casseroles cliquetaient, plus il dansait, plus les marchandises tombaient.

– Ce n’est plus possible, s’insurgea son maître tout barbu, quelle sale bête ! Il faudra bien que je m’en sépare.

Dès cet instant le verdict était tombé. Le lendemain, à peine arrivé en ville que le vieil homme troqua Bobosse contre quelques précieuses épices. Les adieux furent bien douloureux, et notre petit chameau se demanda s’il n’aurait pas dû retenir ses gracieux élans.

Le matin même, une nouvelle vie commença pour Bobosse. Pour se réconforter un peu, il balança sa tête d’avant en arrière, agita sa queue de gauche à droite, et le voilà reparti pour une nouvelle gigue. Son nouveau maître, fort surpris, se demanda un instant s’il n’était pas malade.

– Un chameau qui danse ? On n’a jamais vu ça ! déclara-t-il.

Il appela immédiatement le vétérinaire qui se dépêcha sur place en trois coups de pédales de sa bicyclette bleue. Il lui examina les pates, lui retourna les oreilles, écouta son coeur avant de s’exclamer :

– Un chameau qui danse ? On n’a jamais vu ça !

Alors le vétérinaire téléphona à son confrère spécialisé dans les maladies des chameaux. Intrigué par les symptômes, celui-ci arriva sur place avec le freinage grinçant de sa mobylette rouge. Il sortit de sa petite valise tout un tas de petits instruments bizarres. Il vérifia la longueur de son cou, la qualité de ses dents, la souplesse de ses bosses et la douceur de son poil avant de reconnaître :

– Un chameau qui danse ? On n’a jamais vu ça !

Le vétérinaire spécialisé ne renonça pas, il téléphona à son ancien professeur, un scientifique qui étudiait les chameaux. Celui-ci arriva à la hâte au volant de sa jolie voiture verte. De son coffre, il extirpa une grosse machine pleine de boutons, de leviers et d’écrans en tous genres. Il gonfla une sorte de gros ballons en forme de chameau qu’il brandissait devant Bobosse, puis il s’approcha avec un casque couvert de fils électriques étincelants !

Bobosse, agacé, commença à s’agiter ; tous ces curieux qui tournaient autour de lui l’avaient amusé au début, il avait été heureux d’avoir enfin un public. Mais là, il ne voulait pas que l’on fasse d’étranges expériences sur lui, alors Bobosse brisa la barrière qui le retenait et s’enfuit à travers les ruelles.

– Ma bête ! s’écria son maître, ma bête !

– Bof, lui répondit le savant, de toute façon, un chameau qui danse, on n’a jamais vu ça…

Et pourtant… Bobosse galopa à travers la ville, bousculant les passants mécontents et percutant les étales sous les éclats de rire de quelques enfants, ainsi que l’oeil amusé d’un vieillard à sa fenêtre. Épuisé, notre petit chameau s’arrêta un instant devant une belle fontaine, il en profita pour se désaltérer et profiter du paysage.

C’est à ce moment-là qu’il entendit, tout près de lui, quelques pleurs. Un petit garçon attendait là, tout triste, tout malheureux, disant à qui voulait l’entendre qu’il ne retrouvait pas sa maman. Bien sûr, le petit chameau n’y pouvait pas grand-chose, comment aurait-il pu la retrouver ? Mais tout de même, il se mit à danser. Le petit garçon l’observa, curieux. Lentement son visage s’adoucit et il se mit à sourire. C’est alors que la maman du bambin apparue, elle le prit par la main et repoussa Bobosse.

– Ha non, protesta-t-elle, va-t’en toi, quelle sale bête !

Elle le chassa de son gros sac à main noire qu’elle agitait en tous sens.

– Sale bête, sale bête… elle peut bien parler cette méchante dame, pensa Bobosse.

Épuisé, il trouva refuge derrière un gros camion gris, il n’eut pas le temps de s’y sentir en sécurité que déjà on s’exclamait :

– Il est là ! Il est là ! Attrapez-le !

Olala ! Revoilà le scientifique qui venait l’embêter avec sa machine de malheur. Non et non il ne se laisserait pas faire ! Il allait plutôt leur jouer un petit tour. Bobosse pris bien ses appuis, visa comme il put la porte entrouverte du camion et sauta de toutes ses forces, tant et si bien qu’il fit un roulé-boulé à l’intérieur. Un coup d’oeil dehors lui permit de constater que ses poursuivants continuaient leur course au bout de la ruelle. Cela le fit beaucoup rire.

Mais rira bien qui rira le dernier, comme dit le dicton. Soudain la porte du camion fut claquée, fermée, verrouillée et notre malheureux plaisantin se retrouva dans le noir complet !

– Au secours ! Au secours ! C’est une erreur, laissez-moi sortir ! Je suis innocent je vous le jure !

Mais rien n’y fit, il fut bousculé, balancé, et malmené pendant tout le voyage. Il avait faim, il avait soif et ses amis lui manquaient. Qu’allait-il advenir de lui ? Allait-on l’oublier pour toujours dans cette grande boîte pleine de caisses et de cartons ?

La lumière finit par remplir le container, il fut découvert par un ouvrier bien étonné. Car notre chameau avait fait un très long voyage, le voici maintenant en Australie ! Bientôt des vétérinaires vinrent le soigner, des scientifiques l’analyser, et tous s’extasiaient :

– Un chameau qui danse ? On n’a jamais vu ça !

Il fut enfermé dans une nouvelle prison sur roue, et se retrouva bientôt dans un enclos. Où était-il ? Qu’attendait-on de lui ? Soudain il entendit une douce voie s’élever.

– La la laaaaa ! La, la ; la la laaaa ! Mouh.

Intrigué il parcourut l’enclos et c’est alors qu’il la vit, chantonnant, sifflotant, vibrant de tout son cou. Étonné il reconnut :

– Une chamelle qui chante ? On n’a jamais vu ça !

Et de nos jours vous pouvez voir dans ce petit zoo d’Australie des dizaines de petits Bobosses, les uns qui chantent joyeusement, les autres qui dansent en rythme. Tiens tiens, mais qu’est-ce qui est écrit sur le panneau ? Chameaux chanteurs et danseurs du Sahara, on n’a jamais vu ça !

Belenor – 28 janvier 2017

Comments

comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *